François et l'islam, une rencontre pour nous, aujourd'hui ?

Icone st François et le Sultant

Dialogue islamo-chrétien
Typography

A la demande du bureau de la vie consacrée du diocèse d'Oran, Pascal Aude a proposé le 9 mars dernier une relecture de notre rapport personnel à « l'islam » à la lumière de ce que François d'Assise avait pu vivre en son temps. Voici l’essentiel de son intervention

François et l'islam, une rencontre pour nous, aujourd'hui ?
J'ai choisi trois événements : l'envoi de frères au Maroc, la rencontre du sultan d’Égypte, la rédaction de la première Règle des frères. Après avoir exposé brièvement l'histoire, j’en tire quelques éléments qui dépassent le cadre franciscain et qui peuvent nourrir le sens de notre présence à tous dans ce pays.

L'envoi de frères au Maroc
Premier élément à verser au dossier des relations de François avec l'islam et les musulmans : François lui-même désire aller au Maroc et il entreprend deux voyages.

Socle historique : la « Vie du bienheureux François » de Celano § 56 et la Legenda maior de saint Bonaventure 9,6
D'après les notes de l'édition du Centenaire des Écrits franciscains : « Après l'échec du voyage maritime (LM 9 5), François a choisi la voie de terre jusqu'aux colonnes d'Hercule. » Et : « Selon toute vraisemblance, François effectue ce voyage [au Maroc] en 1213 (en pleine croisade contre les Albigeois) en suivant au départ l'itinéraire du pèlerinage qui conduit à Saint-Jacques-de-Compostelle. » Une maladie le contraint à retourner en Italie. Mais il ne renonce pas à ce que l’Évangile atteigne le Miramolin (Amir al Mu'minîn). Il y envoie donc des frères selon Jourdain de Giano, un frère chroniqueur : « Parmi les frères qui passèrent en Espagne, cinq reçurent la couronne du martyre. Ces cinq frères furent-ils envoyés de ce même chapitre ou du précédent, comme frère Élie et ses compagnons outre-mer ? Nous avons un doute. Quand on rapporta le martyre, la vie et la Légende desdits frères au bienheureux François, il entendit qu'on y faisait son éloge et vit que les frères tiraient gloire de la passion des autres ; comme il avait le plus grand mépris pour lui-même et qu'il dédaignait les louanges et la gloire, il repoussa la Légende et interdit de la lire en disant :“Que chacun soit glorifié par sa propre passion et non par celle des autres !” Et ainsi tout ce premier envoi n'aboutit-il à rien, sans doute parce que le temps d'envoyer des frères n'était pas encore venu, puisqu'il y a un temps pour chaque chose sous le ciel. »
Deux points d'analyse
* Le désir du martyre
Les raisons données par Celano sont le désir du martyre et la volonté de prêcher l’Évangile du Christ. Celles avancées par Bonaventure sont identiques. Mais il y a ici deux façons de désirer le martyre :
– celle de François reste en lien avec les circonstances. Il ne s'obstine pas face à l'adversité. La maladie l'empêche de poursuivre. Il s'en retourne en Italie.
– Bérard et ses compagnons risquent leur vie pour l'annonce de l’Évangile, prêchent avec audace et ténacité, mais ils n'entendent pas les avertissements et poussent à bout la patience des musulmans. Ils obtiennent finalement ce qu'ils cherchent, mais en insultant et méprisant la foi de l'autre. Leur martyre ressemble à un suicide par la main d'autrui.
* Que faire de la légende des saints ?
François nous avertit : « Les saints ont agi et nous, en récitant et en prêchant leurs œuvres, nous voulons en recevoir honneur et gloire. » Cette admonition peut avoir un écho aujourd'hui : Qu'allons-nous faire de la béatification de nos dix-neuf martyrs ? Si cette histoire ne nous dit pas ce qu'il faut faire, elle nous préserve de l'attitude d'auto-glorification, si jamais nous étions tentés par elle.

Postérité : la présence franciscaine au Maroc, Antoine de Padoue (1195-1231) et Ramon Lull (1232-1315)
Suite à cet envoi de frères, la présence au Maroc de franciscains et de franciscaines dure jusqu'à aujourd'hui. Les archevêques de Rabat sont en général franciscains. Bérard et ses compagnons en sont les patrons.
Par ailleurs, c'est en entendant le récit du martyre de ces frères que Fernando Martins de Bulhoens décide de rentrer chez les frères en prenant le nom d'Antoine de Lisbonne. Il deviendra saint Antoine de Padoue.
Enfin, cet épisode inspirera Ramon Lull dans ses recherches intellectuelles et dans ses comportements vis-à-vis de l'islam : il fondera à Palma de Majorque le Collège de Miramar pour l'apprentissage de l'arabe, la traduction d'ouvrages et l'étude de l'islam en vue de la mission parmi les musulmans. Il ira lui-même deux fois en Afrique du Nord qui s'appelait à l'époque la Berbérie, en particulier à Bougie (Béjaia) et à Tunis où son zèle, un peu sur le modèle de Bérard et compagnie, le conduira à être battu. C'est au retour de Tunis, à Majorque, qu'il succombera à ses blessures.

La rencontre du sultan d’Égypte
Socle historique : Vie du Bienheureux François, de Thomas de Celano 57 et Legenda Maior de saint Bonaventure 9, 7-9
« En la treizième année de sa conversion, nous raconte Thomas de Celano, [François] se dirigea en effet vers la Syrie, alors que chaque jour des combats forts et rudes survenaient entre les chrétiens et les païens ; prenant avec lui un compagnon, il ne craignit pas de se présenter aux regards du sultan des Sarrasins.
Mais qui pourrait raconter avec quelle constance d'âme il se tenait devant lui, avec quelle vaillance de l'esprit il parlait, avec quelle éloquence et confiance il répondait à ceux qui insultaient la loi chrétienne ? Car avant d'accéder au sultan, il fut fait prisonnier par ses affidés, soumis à des outrages, roué de coups ; il n'est pas terrifié, les menaces de supplices ne lui donnent pas de crainte, la mort brandie contre lui ne l'épouvante pas. Il avait beau recevoir les reproches d'un grand nombre de personnes à l'esprit hostile et à l'âme contraire, il fut cependant reçu en très grand honneur par le sultan. Ce dernier l'honorait du mieux qu'il pouvait et, lui offrant de nombreux présents, s'efforçait d'infléchir son esprit vers les richesses du monde. Mais ayant vu qu'il méprisait très énergiquement tout comme de l'ordure, il fut rempli de la plus grande admiration et le considérait comme un homme différent de tous ; il fut fortement ébranlé par ses paroles et avait grand plaisir à l'écouter. En tout cela, le Seigneur n'accomplit pas son désir, lui réservant le privilège d'une grâce exceptionnelle. »
Thomas nous rappelle que c'est le désir du martyre et de l'annonce de l’Évangile qui a poussé François à prendre la route de l'Orient et à rencontrer celui que ses contemporains décrivaient comme « la bête cruelle », le « diable ». L'islam, c'était Babylone, la cité du mal, et les musulmans des « fils du diable ».
Deux points d'attention
* La surprise de la courtoisie
François ne rencontre pas le diable mais un homme courtois, raffiné. Les descriptions qu'en font les chefs de troupe francs fait prisonniers après la bataille de Damiette décrivent un homme à l'esprit chevaleresque, qui les a traités avec dignité et honneur, avec «l'autorité d'un père », dira Olivier de Cologne, secrétaire du légat du pape.
* François rencontre un croyant et une communauté de foi
L'accueil réservé à la prédication de François par le sultan tient sans doute compte de l'appréciation coranique : « Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : “Nous sommes chrétiens.” C'est qu'il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu'ils ne s'enflent pas d'orgueil. »
Il semblerait que dans l'entourage de Malik al-Kamil se trouvait Fakr ed-Dine al-Farabi, un vieux soufi, et sans doute bien d'autres sages parmi ses conseillers. Le spectacle d'une communauté interrompant le cours de ses affaires pour prier le Dieu unique cinq fois par jour a dû impressionner François.
La postérité :
* Les frères gardiens des Lieux saints de Terre Sainte
Même s'il a fallu attendre 1342 pour que les frères franciscains soient déclarés « Gardiens des Lieux Saints » par le pape Clément VI, ils avaient obtenu un laisser-passer de la part du sultan et se sont vus protégés par les autorités musulmanes à l'issue de la cinquième Croisade et par la suite.
* « Si vous ne saluez que vos amis... »
Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de penser que la tentative du père Paolo dall'Oglio de rejoindre le quartier général d'al-Baghdadi à Raqqa, où il est fait prisonnier le 28 juillet 2013, s'inspire de celle de François d'Assise. Il semblerait qu'il cherchait à obtenir la libération d'otages. Il aurait été tué par la suite, d'après le témoignage d'un chef de l’État islamique capturé. Mais il n'y a pas de preuve.

La rédaction du chapitre XVI de la première Règle de saint François
Socle historique
La rédaction de la Règle, dite « non bullée », est dans la continuité du processus d'écriture propre à la Fraternité naissante : la vie façonne, corrige, épanouit peu à peu l'intuition, et la Curie romaine, les frères lettrés, ajoutent leur grain de sel à ce qui était au tout début une page programmatique générale et centrée sur « Notre règle de vie, c'est de vivre l'Évangile » !

Il est donc difficile de savoir exactement si ce fameux chapitre XVI fut écrit avant ou après le voyage en Terre Sainte. Toujours est-il qu'il témoigne d'une façon de faire unique à l'époque et qui reste, me semble-t-il, d'actualité. Elle est datée de 1221. Gwénolé Jeusset pense qu'au moins certaines parties de ce chapitre ont été écrites après cette expérience extraordinaire de rencontre courtoise en pleine croisade.
Deux points d'attention
* « Humbles et soumis à tous »
C’est ainsi que François voulait ses frères (et sœurs), non pas dans une attitude d’écrasement de soi qui serait indigne ; ni dans un mépris de soi qui cacherait au fond un mépris de l’autre ; ni dans une soumission qui serait démission, renoncement à ses convictions profondes. Mais il les voulait supportant les tribulations de tous les désaccords et de toutes les incompréhensions, admirant le singulier, l’inouï de nos expressions de foi respectives, ici et maintenant, et se tenant librement sur le chemin de la relation à l’autre, aussi escarpé soit-il, dans ce dénivelé qui fait que son visage me surplombe toujours et m'inviter à l'aimer. Une attitude que François d’Assise a contemplée longuement chez son Maître et Ami.
* Annoncer par la présence et la parole
C'est en effet l'incarnation qui sert de modèle à une démarche qui sinon pourrait paraître naïve, désincarnée, justement angélique. Elle s'inspire de l'attitude de Jésus dont la vie entière est proclamation de la Bonne Nouvelle. François insiste beaucoup sur la prédication par les actes plus que par les paroles. Quand le terrain n'est pas favorable, il compte sur cette présence pour annoncer.
Mais il faut aussi entendre la deuxième partie, et l'invitation à dire la Parole, à proclamer, quand le temps est favorable. Discerner semble alors le maître mot : quand puis-je dire, et quand faut-il me taire ? Quand est-ce que ma parole est accueillie, quand est-ce qu'elle heurte et insulte ? Ou reste inaudible ? C'est un discernement inspiré de la communication non-violente, attentive aux émotions de l'autre, et de soi, et pas seulement à la rationalité de la communication.

La postérité : notre communauté de Tiaret
Extraits du projet rédigé par des frères français et catalan en vue de la fondation en Algérie :
« Introduction
L’origine du projet est double. D’un côté, le désir du frère catalan Jaume de vivre une vie de proximité avec les musulmans, dans un témoignage simple de l’Évangile.

De l’autre, des frères français en recherche de fondation pour participer à l’aventure de l’Église algérienne et soutenir la construction d’une conscience capucine en Europe du Sud. On trouve aussi en arrière-fond, les histoires communes France/Algérie et Espagne/Maghreb ainsi que la vision franciscaine d’« un autre visage de l’islam ». Tout cela se rejoint dans l’inspiration franciscaine du témoignage évangélique par la vie (1 Règ. 16) dans un milieu non chrétien.
Objectifs
Partager la vie du peuple algérien, contribuer à la construction de la société algérienne.

Vivre une vie communautaire avec pour socle la prière contemplative et une vie liturgique simple.
Partager la vie de l’Église en Algérie, dans sa présence gratuite, dans son attitude de dialogue avec les musulmans. »
Bien sûr ce projet a évolué avec les frères qui s'y sont concrètement investis et face à la réalité algérienne, justement dans cette attitude et cette volonté d'humble soumission.

 

Conclusion : l'esprit d'Assise
Il me semble qu'il y ait un événement décisif pour l’Église de notre temps, relié à ce dont j'ai parlé : la rencontre d'Assise du 27 octobre 1986 qui a rassemblé des chefs de nombreuses confessions et dénominations religieuses. Ce qu'on a appelé par après « l'esprit d'Assise » vient de loin.
Le fait d’être réunis à Assise pour prier, jeûner et cheminer en silence – et cela pour la paix toujours fragile et toujours menacée, peut-être aujourd’hui plus que jamais – a été comme un signe clair de l’unité profonde de ceux qui cherchent dans la religion des valeurs spirituelles et transcendantes en réponse aux grandes interrogations du cœur humain, malgré les divisions concrètes… Les hommes peuvent souvent ne pas être conscients de leur unité radicale d’origine, de destin et d’insertion dans le plan même de Dieu et, lorsqu’ils professent des religions différentes et incompatibles entre elles, ils peuvent même ressentir leurs divisions comme insurmontables, mais, malgré cela, ils sont inclus dans le grand et unique dessein de Dieu, en Jésus-Christ, qui « s’est uni d’une certaine manière à tous les hommes », même si ceux-ci n’en sont pas conscients (Jean-Paul II, Discours de présentation des vœux aux cardinaux et membres de la Curie romaine,le 22 décembre 1986)
Serait-il possible d'envisager, en Algérie, un tel rassemblement ? De faire sortir de l'ombre les différents mouvements et autres confessions religieuses ? Je formule ce rêve en guise de conclusion.

Frère Pascal AUDE, capucin, Tiaret

Source Le Lien N° 410