À Vienne, l’Arabie saoudite confirme sa volonté « de faire de l’islam une partie de la solution et non plus du problème »

Le patriarche Raï à Vienne, entouré de Souraya Bechaalani, première secrétaire femme du Conseil des églises du Moyen-Orient, et du P. Fadi Daou, cofondateur de l’association Adyan.

Dialogue islamo-chrétien
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« Convertir le monde au dialogue. » Ces mots de Fayçal ben Mouammar, secrétaire général du Centre Roi Saoud d’Arabie pour le dialogue interreligieux et interculturel, à l’ouverture du congrès de deux jours qu’il tient à Vienne, à l’hôtel Hilton, sont à eux seuls tout un programme.

Article publié par Fady Noun dans le magazine « L'orient le jour » : https://www.lorientlejour.com/article/1102035/a-vienne-larabie-saoudite-confirme-sa-volonte-de-faire-de-lislam-une-partie-de-la-solution-et-non-plus-du-probleme-.html

« Convertir le monde au dialogue. » Ces mots de Fayçal ben Mouammar, secrétaire général du Centre Roi Saoud d’Arabie pour le dialogue interreligieux et interculturel, à l’ouverture du congrès de deux jours qu’il tient à Vienne, à l’hôtel Hilton, sont à eux seuls tout un programme. Le congrès s’est ouvert hier sur deux longues séquences où des personnalités civiles et religieuses de premier plan ont appuyé par leur présence la volonté du centre, et derrière lui de l’Arabie saoudite, d’être le moteur principal, ou l’un des moteurs d’une révolution culturelle et religieuse qui conduirait l’islam « à être une partie de la solution, et non plus du problème », et viendrait au secours de « la majorité modérée » qui souffre en silence des ravages de l’extrémisme, tel qu’il a (entre autres) assombri la plaine de Ninive, ensanglanté les plages de Libye, ravi à leurs parents de jeunes pensionnaires au Nigeria, heurté et écrasé à mort des promeneurs à Nice, mitraillé des fêtards au Bataclan et décapité la revue Charlie Hebdo. 

Certes, par sa composition multireligieuse et multinationale, le centre se donne une vocation mondiale, mais, en l’occurrence, la présence à l’inauguration de ses travaux de personnalités saoudiennes de premier plan, comme Nizar Madani, ministre d’État aux Affaires étrangères, et Mohammad ben Abdel Karim el-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, deux hommes de confiance du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane, reflète l’aspiration du prince héritier de faire de son royaume le centre d’un islam modéré contemporain, tout en le maintenant dans son rôle de « gardien des deux lieux saints » de La Mecque et de Médine.

 « L’usage de la religion à des fins de violence est une faute grave. » « Nous nous faisons les avocats de la diversité, de la citoyenneté et de la participation. » On dirait un Libanais qui parle. Pour qui écoute le ministre saoudien défendre l’islam du juste milieu et de la modération, il n’y a pas d’autre option que de parier sur la sincérité de son discours, dans l’espoir que ces promesses seront tenues. C’est, sans aucun doute, la guerre déclarée à l’extrémisme, le divorce total avec la doctrine wahhabite qui a régné en Arabie saoudite, depuis Ibn Saoud.

Pour mesurer l’ampleur du tournant pris par le royaume, qu’il ne sera plus possible d’affubler de l’épithète wahhabite, il faut savoir aussi que la puissante Muslim World League que préside désormais Mohammad ben Abdel Karim el-Issa, est l’institution qui finançait les mosquées et disséminait la doctrine rigoriste musulmane dans le monde. Ce financement a cessé, et c’est désormais un nouvel homme qui la préside. Un leader qui croit au « soft power », condamne les doctrines qui apostasient les infidèles, croit en la diversité, la liberté de choix et au droit à la différence. Encore faudra-t-il mettre cette profession de foi à l’épreuve, et se rendre compte si elle vaut pour les musulmans aussi.

Présent à la cérémonie d’ouverture, au cours de laquelle il est intervenu, le patriarche maronite, le cardinal Béchara Raï, jette un regard « très positif » sur les efforts déployés par le centre. « Je pense que l’Arabie saoudite est sincère dans sa volonté d’ouverture », dit-il. « J’y participe, confie-t-il à L’Orient-Le Jour, dans l’esprit qui a présidé à ma visite en Arabie (décembre 2017), et en signe de gratitude pour l’accueil fastueux, qui, pour la première fois, m’a été manifesté en ma qualité de patriarche maronite, puisque j’ai été reçu avec tous les honneurs au palais des hôtes. »

Fort de l’ouverture des chrétiens à toutes les communautés, le patriarche Raï déplore l’absence à Vienne d’une représentation chiite digne de ce nom et affirme que les organisateurs auraient dû s’y efforcer « à tout prix ». Dans l’état actuel des rapports entre l’Iran et l’Arabie saoudite, l’effort, de toute évidence, n’a pas été fait. En effet, il y a là, venu du Liban, le cheikh Sayyed Ali el-Amine, ancien mufti de Tyr, ainsi qu’un confrère venu d’Irak, une représentation insuffisante au regard des ambitions déclarées. Alors même que l’expertise libanaise dans le vivre-ensemble se signalait avec éclat par la présence sur place du mufti de la République, Abdellatif Deriane, du métropolite de Beyrouth Élias Audi, d’un représentant du cheikh Akl, le cheikh Gandhi Makarem, du catholicos Aram Ier, de l’archevêque de Beyrouth, Boulos Matar, de la secrétaire générale du Conseil des églises du Moyen-Orient (MECC), Souraya Bechaalani, première femme à occuper ce poste, et du P. Fadi Daou, cofondateur de l’association Adyan.

 « Jésus a détruit la violence dans son corps même », a résumé pour son auditoire, regroupé autour de tables dans une grande salle de l’hôtel Hilton, le patriarche Raï, soucieux de faire passer la pensée des présents, comme l’avait éloquemment affirmé un peu auparavant le patriarche de Constantinople, Bartholomée, « de la tolérance à l’amour ». Le patriarche devait également affirmer avec vigueur que « le moment » – le « kairos » – est là, et qu’il faut le saisir. « L’Église a tourné un jour la page de la violence exercée au nom de Dieu », et le moment est venu pour que l’islam « saisisse l’occasion que l’Esprit Saint lui offre et le fasse à son tour », les crimes commis au nom de la religion étant désormais « une offense pour plus d’un milliard de croyants ».