Pour mes amis chrétiens - Par Marwan Muhammad, directeur du CCIF

Dialogue islamo-chrétien
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Je ne pensais pas un jour avoir à écrire ce texte.
Et pourtant... un tas de choses que je ne croyais pas voir de mon vivant se sont produites.


Je ne pensais pas qu’on pourrait faire basculer notre pays, au point de monter des communautés les unes contre les autres.

Et pourtant... j’observe chaque jour comment des groupes identitaires cherchent, par tous les moyens, à faire de la différence de l’autre un problème ; Et de l’affirmation de soi un rejet.

J’ai de la peine au moment où j’écris ces lignes. Incontrôlable et personnelle, au delà des modestes responsabilités qui sont les miennes, au sein d’associations qui, avec des bouts de ficelles, tentent chaque jour de construire du commun, de réparer un peu de ce qui est abîmé, dans les coeurs comme dans les vies de nos voisins, de nos amis, de nos collègues, de nos enfants.

Un attentat après l’autre, une ville touchée après l’autre, on refait la terreur devenue routine: condamner la violence, faire preuve de solidarité envers celles et ceux qui souffrent, prendre les mesures pour parer aux conséquences et à l’escalade des tensions, faire preuve, autant que possible, du calme et du discernement nécessaires dans de telles périodes de crise, ne pas perdre son empathie et ne pas se laisser déborder par le cynisme politique auquel on assiste, qui fait descendre la dignité humaine chaque jour à un nouveau minimum.

Et pourtant... je me suis fait attraper par le coeur plus profondément que jamais, quand, sur mon téléphone, ont atterri en rafale toutes les alertes que je conjure dans mes prières:

On venait de tuer à Saint Etienne du Rouvray.

Atrocement, une fois de plus.

Un innocent, une fois de plus.

Un homme de Bien, une fois de trop.

Ce n’est pas n’importe quelle communauté qui est visée. Ce sont les catholiques, très spécifiquement et dans un moment particulier ; les quelques personnes qui, dans l’humilité et la dévotion les plus totales, se retrouvent le matin pour prier, renouveler leur espoir en Dieu et l’amour de leur prochain. Habiter les murs qui contemplent les âges et dire, au milieu du silence, dans un temps où le cynisme et le défaitisme semblent avoir partout pris le pas, qu’il existe encore un idéal, une espérance, lointaine et si proche, assez de beauté dans le coeur des êtres humains pour se l’approprier, pardonner, aimer et construire.

De tous ceux dont, dans la folie et la haine, quelque esprit tordu aurait pu faire un ennemi, de toutes les personnes dont quelque militant égaré aurait pu questionner la responsabilité dans les injustices de ce monde... on n’aurait pas pu trouver plus éloigné que l’abbé Jacques Hamel.

Et pourtant... c’est sa chère vie qu’ils ont volée et sa belle oeuvre qu’ils ont terminée.

Physiquement, du moins.

Car le nom de l’abbé ne s’éteindra pas, tandis que le leur n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir.

Les actes de bien de l’abbé continueront de porter leurs fruits, tandis que leurs ignominies les poursuivront à jamais.

Dans l’incompréhension, on a souvent tendance à attribuer l’arbitraire à la démence. C’est trop vite évacuer le sens des actes et du consentement de ceux qui les produisent, dans la vie comme dans la mort.

Or, si les assassins et les terroristes sont des « fous », ceux qui les envoient ne le sont absolument pas. Ils savent exactement ce qu’ils font et mesurent le mal qu’ils nous causent, à tou-te-s.

La volonté de frapper un homme d’église, de donner à voir une guerre qui opposerait des appartenances culturelles et religieuses différentes, est manifeste dans l’action de Daesh. Et malheureusement, tant de responsables politiques, pour des raisons qui leur sont personnelles, leur ont offert la manichéenne opposition que les assassins cherchaient tant, si loin de ce que le peuple vit, au quotidien. Les extrêmes se répondent et se légitiment, cherchant à nous faire sombrer dans leurs fantasmes de guerre civile, poussant les un-e-s et les autres à « choisir leur camp », quand les leurs sont le même: celui de la haine et du rejet.

Quand les caméras sont coupées, quand les projecteurs s’éteignent, quand les estrades politiques sont vides, la vie reprend son cours.

Les gens vivent ensemble, mangent ensemble, éduquent leurs enfants ensemble, construisent ensemble, comme c’est le cas depuis si longtemps, à Saint Etienne du Rouvray comme ailleurs. Les chrétiens et les musulmans vivent en fraternité.

J’en suis le premier témoin.

Musulman, j’ai bénéficié tout au long de ma vie de l’amitié et de l’engagement de mes amis chrétiens, notamment catholiques. Et-ce, depuis l’enfance.

Pour un temps en Egypte, ce sont les soeurs de l’école Saint Marc, sur la corniche d’Alexandrie, qui me prenaient dans leur bras et cajolaient ma petite enfance.

Par intermittence sur les bancs des écoles catholiques, tout au long de ma scolarité, j’y ai été instruit et poussé au meilleur. Autant que possible, j’assistais aussi aux cours de catéchisme. J’y ai appris les valeurs de l’islam. J’y ai appris l’amour du prochain.

La paroisse organisait des activités, culturelles et sportives, auxquelles tout le monde participait, sans distinction. Les bénévoles, fidèles de l’église, y donnaient leur temps et leur énergie, sans compter.

Et même adulte, cette bienveillance est toujours là:

Quand le collectif contre l’islamophobie avait besoin d’une salle, c’est une église qui la lui prêtait. Quand la mosquée de Saint-Etienne du Rouvray avait besoin d’un terrain pour exister, c’est l’église qui le lui a offert pour un euro symbolique.

Dans mon expérience diplomatique au sein de l’OSCE, où se discutent les questions de droits humains et de sécurité, c’est souvent le représentant du Vatican qui a dénoncé l’islamophobie, par pure fraternité, quand tant d’autres pays se confondaient dans un silence coupable.

J’ai le souvenir d’un prêtre qui a dû faire face à une colère sans précédent à Paris, parce qu’il avait osé, malgré des franges identitaires au sein de sa paroisse, inviter un rabbin, une laïque et un homme musulman pour parler de questions qui nous concernent tous.

Ce sont bien des catholiques qui, conscients de la fraternité à laquelle leur foi les appelle, participent de manière décisive et avec des personnes d’autres confessions aux associations qui, parmi tant d’autres, font l’honneur de notre pays, de Coexister à Initiative & Changement en passant par le Secours Catholique.

Il y a personnellement eu des moments difficiles, des gens à l’esprit fermé qui, par ma couleur de peau ou ma foi, même enfant, voyaient en moi un problème. D’autres qui se sentaient investis à mon égard d’une mission d’évangélisation parfois trop insistante. Il y a eu, à travers l’histoire comme dans le présent, des courants, au sein des églises et des autres religions, qui font mentir les valeurs de la foi dont ils se réclament, mais Dieu m’est témoin qu’en ce temps qui m’a été imparti pendant les 38 dernières années, je n’ai que du bien à dire des communautés chrétiennes qu’il m’a été permis de rencontrer.

Si je prends le temps de témoigner de cela, c’est que je sais les efforts et les sacrifices que doivent concéder ceux qui, après tant d’années de solidarité, se retrouvent vulnérables face à ceux, d’un extrême comme d’un autre, qui essaient de nous diviser et de faire de nos appartenances des questions identitaires, aboutissant au rejet de l’autre et, à terme, à la perte de notre fondement le plus intime: cette espérance qui nous animait, en notre for intérieur, menacée de devenir un vague souvenir depuis que la colère nous définit.

En tant que musulman, je ne m’excuse de rien, mais je fraternise en tout.

Par simple cohérence avec ma foi, par simple justice et empathie envers celles et ceux qui, partout aujourd’hui, versent des larmes.

N’abandonnez rien. Ne renoncez à rien. N’éteignez pas la part de lumière et de respect qui éclairait votre coeur jusqu’ici. Par fidélité avec la vôtre.

Fraternellement, une fois de plus.

Parler d’espoir, une fois de plus.

Avec amour, jamais de trop.