Le grand entretien (1/2). François Huguenin : « Il y a une perte de l’exigence culturelle chez les chrétiens »

Dialogue islamo-chrétien
Typography
François Huguenin est historien des idées, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et auteur de talent.
En 2012, il publiait Les Voix de la foi, un recueil impressionnant des plus grands textes catholiques de l’Histoire. A l’occasion de sa réédition en poche, François Huguenin a répondu à nos questions.

Aleteia : Avec Les Voix de la foi, vous avez rassemblé un extraordinaire compendium d’une pensée catholique bimillénaire. Quelle fût la genèse de ce projet et l’esprit qui vous anima ?

François Huguenin : Je suis persuadé que rien ne vaut l’accès aux textes pour prendre la mesure de l’extraordinaire aventure du catholicisme : un déploiement de deux mille ans ! Que lire les Pères de l’Eglise, les théologiens, les mystiques, les papes structure et fait grandir la foi. Que c’est une manière de proposer une vraie histoire de l’Église qui s’articule sur les plus beaux textes du corpus catholique... C’est pour cela que j’ai suivi une partition chronologique en quatre grandes époques : les temps apostoliques et patristiques ; le grand Moyen Âge ; les siècles de réformes, de renaissances et de révolutions ; l’époque contemporaine enfin qui amorce un nouveau rapport au monde où le catholicisme n’est plus majoritaire et rentre dans un dialogue profond avec le monde sécularisé. Ce volume veut s’adresser aux catholiques convaincus, comme à ceux qui sont un peu en marge ou à toute personne en recherche.

Pourquoi les catholiques connaissent-ils si mal leur patrimoine littéraire et spirituel ?

Il en existe quand même qui le fréquentent ! Mais peut-être qu’il y a une perte de l’exigence culturelle chez les chrétiens, comme partout. C’est regrettable : on ne dialoguera pas avec la société contemporaine sans lire et travailler... C’est pourquoi j’ai voulu rassembler dans ce livre des textes de registres très différents : Ecriture, prière, liturgie, mystique, théologie, magistère, apologétique, littérature, etc... Tout contribue à la gloire de Dieu ! Les grands thèmes du catholicisme sont tous présents des sacrements à la doctrine, de la morale à la politique...

Vous rappelez en introduction que l’histoire du catholicisme est aussi celle de l’intelligence humaine, n’est-ce pas cette réalité qui est niée par une laïcité agressive ? Les programmes scolaires tentent d’éviter ces auteurs, en littérature, en histoire comme en philosophie...

Il y a en France une idéologie qui usurpe le terme de laïcité pour un laïcisme qui décrète que le fait religieux est de l’ordre de la sphère privée, qui souhaite ghettoïser le christianisme, qui refuse d’accepter l’évidence, c’est-à-dire que l’Europe et la France ont des racines chrétiennes et que le catholicisme a fait nos sociétés et continue d’une certaine manière à leur compréhension et au vivre-ensemble. L’école est un bastion de cette idéologie du déni. Pourtant, le corpus catholique est d’une richesse littéraire exceptionnelle : Augustin, Thérèse d’Avila, Jean de La Croix, Péguy, Chesterton font partie des plus grands écrivains occidentaux. Augustin toujours, Eckhart, Thomas d’Aquin, Pascal font partie des plus grands penseurs de l’histoire de l’humanité. Ils ont une valeur culturelle inestimable. S’en passer est un suicide culturel. Il me semble pourtant que face à la montée de l’islamisme, aux écueils d’une modernité qui a basculé dans le matérialisme et le consumérisme, au vide du politique et aux défis de société, la pensée du catholicisme est d’un apport extraordinaire, offre des solutions qui peuvent rassembler croyants et non croyants, peut enraciner la réflexion dans le temps long et contribuer à la paix et à la justice.