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Frere Thomas Georgeon postulateur de la cause des 19 martyrs

Interview recueillie par Anne-Bénédicte Hoffner , publiée dans le journal « La Croix » le 30/01/2018

 

Moine trappiste, le frère Thomas Georgeon est, depuis 2013, le postulateur de la cause des 19 martyrs d’Algérie.

La rapidité avec laquelle l’Église a décidé de les béatifier, vingt ans après leur mort, montre selon lui l’importance de leur témoignage aujourd’hui : sa dimension spirituelle, mais aussi son impact sur le dialogue islamo-chrétien.

 

La Croix : Pourquoi l’Église catholique choisit-elle aujourd’hui de donner en modèle ces dix-neuf religieux et religieuses assassinés en Algérie entre 1994 et 1996 ?

Fr. Thomas Georgeon : En les déclarant bienheureux, l’Église reconnaît que chacun d’eux a été un témoin authentique de l’amour du Christ, vécu dans le dialogue, l’ouverture à l’autre et l’amitié spirituelle avec des musulmans. Ces 19 martyrs n’ont pas donné leur vie pour une cause, mais pour le Christ, pour témoigner que son amour va jusqu’à la mort.

Ils nous montrent qu’il est possible d’entrer en amitié avec l’autre, différent dans sa foi. À leur manière, tous ont montré un désir de comprendre ce que l’islam pouvait leur dire de leur propre foi, les aider à grandir, même, dans leur foi au Christ.

Enfin, cette béatification valorise leur fidélité à une Église qui a vu son mode de vie basculer après l’indépendance de l’Algérie en 1962, lorsque ses fidèles sont partis et qu’elle a choisi de rester par solidarité avec le peuple algérien.

L’Église d’Algérie présente volontiers ces martyrs comme une « icône » de sa vocation en Algérie : comment comprendre cette expression ?

Fr. Thomas Georgeon : La béatification de Mgr Pierre Claverie et ses 18 compagnons, assassinés après des années, parfois toute une vie, passée en Algérie, nous permet d’approfondir le sens d’une présence dans une société majoritairement musulmane. Elle nous montre qu’une coexistence fraternelle est possible, au-delà de la différence de religion, et que le communautarisme n’est jamais la voie de la paix.

Ces 19 nouveaux bienheureux ont déployé leur joie de vivre l’Évangile chacun à leur manière, et toujours en lien avec des Algériens : les frères de Tibhirine à travers leur exploitation agricole, les sœurs de Notre-Dame des Apôtres en enseignant la broderie aux femmes, le fr. Henri Vergès, mariste, et sœur Paul-Hélène, Petite sœur de l’Assomption, en tenant la bibliothèque de la Casbah à Alger... Ils ont donc vécu un dialogue interreligieux au quotidien, marqué par l’humilité, le goût de l’autre, et le respect de sa foi. « La foi de l’autre est un don de Dieu, certainement un mystère. Donc cela demande du respect », écrivait le fr. Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine.

Cette béatification valorise aussi l’importance de la vie religieuse féminine, de son rôle dans les quartiers, au service de la vie des jeunes, des familles...

M ais cette Église d’Algérie est aussi très particulière, très marquée par l’histoire de ce pays, par la colonisation... En quoi son témoignage est-il utile ?

 

Fr. Thomas Georgeon : Sans doute son mode de présence - son enracinement au sein du peuple algérien - est-il spécifique. Mais la manière qu’ont ses membres d’entrer en dialogue et en amitié avec l’autre, elle, nous concerne tous ! Cette cause en béatification est signifiante pour tout ce qu’elle porte de fidélité, de persévérance, de don de soi... Ces 19 martyrs nous montrent une manière d’être témoins de l’Évangile, pas la seule, mais une manière possible.

 

Certains des frères de Tibhirine - et notamment leur prieur, Christian de Chergé - sont désormais connus, de même que Mgr Pierre Claverie, qui était l’évêque d’Oran. Mais il reste beaucoup à découvrir sur les autres ! Certains Algériens attendaient d’ailleurs que l’Église honore ces religieux et religieuses pour le service qu’ils ont rendu à la société algérienne. Nombreux sont ceux qui ont été à « l’école des Pères blancs », ou ont fait telle activité avec « les sœurs »...

 

 

La procédure a été extrêmement rapide. Est-ce le signe que le pape François juge ce témoignage particulièrement utile dans un contexte de tensions, à l’intérieur du monde musulman, et parfois entre musulmans et chrétiens ?

 

Fr. Thomas Georgeon : De fait, cela fait à peine plus de vingt ans qu’ils sont morts. La rapidité de ces béatifications montre leur importance ecclésiale pour aujourd’hui, dans leur dimension spirituelle, mais aussi pour leur impact possible sur la dynamique du dialogue islamo-chrétien.

 

Certes, cette proximité historique peut aussi accroître le risque d’incompréhension, dans l’Église comme ailleurs. Le pape a bien sûr le souci de ne pas blesser davantage les victimes de ces terribles années de violence en Algérie : il nous a bien dit que ces béatifications ne doivent pas conduire à ressasser un passé douloureux, dont les cicatrices sont encore ouvertes dans la société algérienne, mais plutôt à se tourner vers l’avenir.

 

L ’Église est dans une logique de pardon et de miséricorde, je crois qu'elle souhaite offrir cela à l'ensemble de l'Algérie : être celle qui peut aider à panser les blessures.

 

Il n’était pas question non plus que l’Église donne l’image d’une célébration de ses 19 martyrs indépendamment du contexte de l’époque, celui d’une violence qui a déchiré la société algérienne elle-même. À partir de 1994, les groupuscules qui avaient assassiné des imams, des intellectuels, des enseignants, etc, s’en sont pris aussi à l’Église, dans laquelle ils voyaient une présence à éliminer. C’est en ce sens que l’Église universelle reconnaît leur martyr « en haine de la foi ».

Ce martyr doit être compris au sens de « témoignage du plus grand amour ». Ce n’est pas un martyr « contre », mais un martyr « avec » les Algériens...

19 religieux assassinés en Algérie dans les années 1990 : le Vatican reconnaît leur martyre en vue de leur béatification. Intervieuw de Mgr Paul Desfarges. Source @Reporters

Lire la suite : Entretien avec Monseigneur Paul Desfarges, archevêque d’Alger : «Nous ne pouvions pas penser à nos...
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